Sublime Énergie : du bioGNL à partir de biodéchets agricoles méthanisés

Le 10/06/2026
7 min

C’est l’histoire d’une start-up deeptech née d’un master d’ingénieur et d’une rencontre avec un agriculteur.

Sept ans plus tard, Sublime Énergie inaugure son premier démonstrateur terrain et prépare une filière bioGNL que la France n’a pas encore : physique, locale, traçable.

Cet article fait partie d’une série spéciale consacrée au cinquième anniversaire de la communauté du Coq Vert. Pour ce second thème, nous abordons la production d’énergie verte. Accéder à toute la série.

Début avril 2026, dans les Côtes d’Armor, un agriculteur pionnier de la méthanisation ouvre son exploitation à une équipe de vingt-trois personnes venue de Paris. Tous observent les équipements de Sublime Énergie s’allumer sur son terrain. Il y a huit ans, c’est précisément ici que Bruno Adhémar l’idée qui allait devenir Sublime Énergie. En marge d’un master à l’École des Mines, le futur fondateur rencontrait des exploitants agricoles pour comprendre leur rapport à l’énergie. L’un d’eux lui a parlé de méthanisation, d’un réseau de gaz trop éloigné, d’une technologie trop grande pour sa ferme. Son ancien modèle de cogénération s’éteignait après quinze ans de contrat avec l’État. Une nouvelle filière s’allume, sans avoir besoin du réseau.

Pour la startup, il s’agit d’une étape décisive. Depuis 2019, Sublime Énergie a prouvé son concept en laboratoire, résolu un problème technique qui bloquait la filière, et levé près de 15 millions d’euros de financements. Mais un laboratoire, ce n’est pas une ferme.

« En laboratoire, on travaille avec du méthane pur et du CO2 pur. Sur le terrain, on a un flux brut, variable, vivant », explique Marius Chapays, responsable de la mesure d’impact environnemental et social.

 

L’exclusion silencieuse des petits méthaniseurs

La méthanisation agricole transforme des biodéchets de ferme en énergie : des micro-organismes dégradent la matière organique et produisent du biogaz, un mélange de méthane et de CO2 biogénique. Ce biogaz, une fois épuré, peut être injecté dans le réseau national de distribution pour alimenter des foyers ou des industries. Le problème : le réseau de gaz ne passe pas partout. Des centaines d’exploitations sont trop éloignées pour qu’un raccordement soit rentable. Résultat : seuls les grands méthaniseurs proches des canalisations ont pu se développer. Les petits agriculteurs, eux, restaient dehors.

C’est exactement ce que Sublime Énergie entend résoudre. Leur technologie repose sur l’ajout d’un agent ternaire, une molécule, au mélange de biogaz brut. Cet agent accélère la liquéfaction du gaz et règle un problème d’équilibre de phase qui rendait l’opération difficile en conditions réelles.

Le biogaz se densifie d’un facteur 200. Il devient transportable en camion-citerne jusqu’à un hub mutualisé où il est collecté et valorisé.

« L’idée, c’est qu’une dizaine d’agriculteurs autour d’un même projet puissent contribuer à un hub commun. Pas besoin d’être raccordé au réseau. Pas besoin d’être grand. »

Deux produits en sortent : du bioGNL, biométhane liquéfié pour la mobilité lourde ; et du bioCO2, qui peut remplacer le CO2 fossile dans l’agriculture, la chimie ou l’agroalimentaire, aujourd’hui relâché dans l’atmosphère, faute de filière adaptée.

 

Première société à mission en France, et les contraintes qui vont avec

Sublime Énergie n’est pas seulement une deeptech. C’est la première société à mission créée en France, en juillet 2019, au moment exact où la loi PACTE consacrait ce statut. Ses objectifs statutaires : démocratiser la méthanisation à la ferme et valoriser localement les énergies renouvelables dans les territoires.

Ces engagements ont une conséquence directe sur les choix commerciaux. Le biométhane de Sublime pourrait trouver des débouchés dans des secteurs plus lucratifs, comme l’aéronautique ou l’espace, mais qui n’ont aucun lien avec les territoires agricoles. « Ce n’est pas aligné avec notre mission. Nos valeurs sont plus fortes que la marge », assume Marius Chapays.

Ce positionnement entraîne des contraintes financières. Le niveau de maturité technologique de Sublime était trop bas pendant longtemps pour convaincre certains profils d’investisseurs. La startup a levé 1 million d’euros en phase initiale, puis 12 millions auprès de Crédit Mutuel Impact fin 2023. En complément, l’EIC Accelerator européen a sélectionné Sublime parmi quarante lauréats sur tout le continent, apportant 2,5 millions d’euros supplémentaires et un signal fort sur la crédibilité de la technologie. Une nouvelle levée de fonds se prépare pour financer le premier projet commercial, attendu pour fin 2028. Dix agriculteurs partenaires sont déjà identifiés dans les Côtes d’Armor, des discussions avancent en Normandie.

Un marché qui s’ouvre, avec des nuances à prendre au sérieux

Le transport routier lourd reste le débouché principal visé par Sublime Énergie pour son bioGNL. L’IRIC, un mécanisme réglementaire qui obligera bientôt les distributeurs de carburant à intégrer une part de biométhane, devrait créer une demande structurelle. « L’État ne subventionne plus. Mais il oblige. C’est différent, et ça crée un vrai marché. »

Rebecca Martin, coordinatrice carburants alternatifs à l’ADEME, valide la pertinence du transport lourd comme débouché, mais avec une nuance à ne pas écarter. La liquéfaction coûte cher. Pour ce coût, les applications maritimes et fluviales constituent peut-être la priorité la plus urgente, car l’électrification n’y est pas envisageable. Le transport routier, lui, peut progressivement passer à l’électrique.

« Beaucoup de missions peuvent déjà être réalisées avec un camion électrique. La question, c’est de repenser la stratégie de flotte des transporteurs. »

Sublime Énergie n’ignore pas cette tension. Elle tranche pour l’instant en faveur du routier, en cohérence avec son ancrage agricole et territorial, tout en gardant les yeux ouverts sur d’autres usages. Le premier projet commercial, dans les Côtes d’Armor, tranchera dans les faits.

Dans les Côtes d’Armor, le démonstrateur tourne depuis le 10 avril. L’agriculteur qui a tout déclenché il y a huit ans regarde les équipements fonctionner sur son terrain.

 

Le “bioGNL papier”, un risque réputationnel pour toute la filière

Il existe aujourd’hui une façon de vendre du « bioGNL » sans ferme, sans investissement technologique et sans camion-citerne. Elle s’appuie sur les mécanismes de garanties d’origine : on achète du biogaz injecté d Merci à tous les partenaires de la communauté de la société ans le réseau européen (au Danemark, par exemple) et on applique cette « garantie verte » à une molécule de GNL fossile importée des États-Unis. Le résultat se nomme bioGNL par équivalence.

Pour Marius Chapays, c’est un risque réputationnel pour toute la filière. Pour Rebecca Martin de l’ADEME, c’est une dérive à nommer clairement : « Ces mécanismes font croire qu’à coût réduit, on peut faire de la décarbonation. Et on met sur le même plan des transporteurs qui font de véritables efforts avec quelqu’un qui signe juste un chèque. » Son diagnostic est net : seul le traçage physique de la molécule, du producteur au réservoir, garantit une décarbonation réelle. C’est précisément ce que Sublime Énergie propose. Ce qui rend leur approche à la fois plus lente, plus coûteuse et plus solide.


Sublime Énergie – en bref

  • Siège social : Paris.
  • Fondation : en juillet 2019 par Bruno Adhémar,
  • Technologie : liquéfaction du biogaz agricole par agent ternaire, production de bioGNL et bioCO2.
  • 23 salariés · Phase R&D · Financement : 12M€ Crédit Mutuel Impact + 2,5M€ EIC Accelerator (Commission Européenne).
  • Étape clé : démonstrateur terrain inauguré le 10 avril 2026, Côtes d’Armor.
  • Horizon : premier projet commercial fin 2028, dix agriculteurs partenaires déjà identifiés.

 

Jérémy Debreu

Consultant RSE depuis une quinzaine d'années, Jeremy accompagne l'équipe Climat et Biodiversité de Bpifrance dans la valorisation des membres de la Communauté du Coq Vert. Depuis son diplôme Skema Business School en management de projet, il couvre les sujets liés à la transition des organisations (ONG, industries créatives, énergie, banque).

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