Comment Recyc Matelas Europe a fait du matelas usagé une matière première stratégique
- recyclage
- économie circulaire
Pendant longtemps, les matelas usagés ont représenté un casse-tête pour les centres d’enfouissement : trop volumineux, difficiles à compacter, complexes à démonter. Quinze ans plus tard, Recyc Matelas Europe en recycle 32 000 tonnes par an sur quatre sites français. La preuve que l’économie circulaire n’est plus seulement un sujet environnemental, mais une véritable stratégie industrielle.
Cet article fait partie d’une série spéciale consacrée au cinquième anniversaire de la communauté du Coq Vert. Ce troisième épisode est consacré à l’économie circulaire. Retrouvez les autres volets de cette série anniversaire : l’éco-conception avec TSL Outdoor, les énergies vertes avec Sublime Énergie, la biodiversité avec Arcadie* et la décarbonation avec Clayens NP*.
(*URLS à venir, articles en relecture)
Nous passons près d’un tiers de notre vie sur un matelas. Pourtant, nous savons rarement ce qu’il devient une fois usé. Jusqu’en 2010, la fin de vie des matelas se résumait le plus souvent à un aller simple vers l’enfouissement. Un non-sens écologique, mais aussi un casse-tête opérationnel pour les exploitants : trop volumineux, les matelas rendaient les sols instables et leurs ressorts métalliques s’emmêlaient dans les engins de compactage.
« Quand j’ai découvert au Canada une entreprise qui recyclait des matelas, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire en France », raconte Jérémy Settbon.
À l’époque, il ne vient ni du monde du déchet ni de l’industrie, mais travaille dans le secteur de la publicité. De retour de notre côté de l’océan en 2010, il fonde Recyc Matelas Europe (RME), un projet d’abord financé par ses proches et pensé comme une aventure familiale.
Construire une filière avant le marché
À l’époque, la France amorce tout juste la mise en place de la Responsabilité Élargie des Producteurs (REP) pour les éléments d’ameublement, issue de la loi Grenelle 2. Jérémy Settbon fait alors un pari à contre-courant : industrialiser immédiatement l’activité. « Nous n’avons pas accompagné progressivement la montée en charge de la filière. Dès le départ, nous avons décidé de dimensionner l’activité pour absorber de gros volumes ».
En concevant d’emblée des lignes de production conséquentes, l’entreprise se retrouve d’abord en sur-capacité et doit absorber des charges d’exploitation très lourdes. Mais lorsque la filière déploie pleinement ses volumes de collecte (grâce à Ecomaison, éco-organisme en charge de la filière en France), l’équipe de Recyc Matelas Europe est déjà prête. Les chiffres témoignent aujourd’hui de la réussite de son modèle. En 2025, RME a traité 32 000 tonnes de matelas sur ses quatre sites français, réalisé 15 millions d’euros de chiffre d’affaires et traité plus de 50 % du volume national de matelas en fin de vie.
La valorisation, le véritable défi industriel
Un défi logistique, technique, mais aussi commercial. Une fois les matelas démantelés, encore faut-il trouver des débouchés pour chaque matière récupérée.
« Au début, personne ne voulait vraiment utiliser ces matériaux issus du recyclage », se souvient Jérémy Settbon.
Pendant plusieurs années, le dirigeant multiplie les appels en France et à l’international pour convaincre des industriels d’intégrer ces nouvelles ressources dans leurs chaînes de production. Finalement, les débouchés se sont progressivement structurés autour de plusieurs filières industrielles, notamment dans le bâtiment. La mousse polyuréthane devient une sous-couche d’isolation acoustique pour les parquets, tandis que les textiles servent à l’isolation thermique.
Le ré-usage le plus surprenant ? Une partie du latex récupéré sur les matelas usagés – environ 3 000 tonnes par an – est transformé en tapis de sol pour les vaches laitières par un industriel de Loire-Atlantique. Une solution qui améliore le bien-être animal et peut augmenter la production de lait de 30 à 40 %.
Au total, Recyc Matelas Europe affiche aujourd’hui un taux de valorisation global de 100 %, dont 55 à 60 % en recyclage matière.
Le temps du passage à l’échelle
Pour Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l’Institut National de l’Économie Circulaire (INEC), l’histoire de Recyc Matelas Europe illustre l’évolution profonde de l’économie circulaire ces dernières années. « Des expérimentations qui fonctionnent, il y en a longtemps eu beaucoup. Des modèles capables d’industrialiser massivement leurs activités, beaucoup moins. Depuis quelques années, et notamment depuis la loi AGEC (2020), la conviction est là : nous avons besoin de basculer vers la circularité, à grande échelle. Il est grand temps de passer à l’action. »
L’économie circulaire est désormais devenue un enjeu de souveraineté industrielle et de sécurisation des approvisionnements face aux tensions géopolitiques et à la volatilité des matières premières. Malgré ce contexte favorable, le passage à l’échelle reste toutefois l’un des grands défis du secteur.
« On sait financer de l’expérimentation. La vraie question, c’est : est-ce qu’on sait financer le passage à l’échelle sur l’ensemble du territoire ? », interroge Emmanuelle Ledoux.
Ce constat résonne particulièrement avec l’histoire de Recyc Matelas Europe, dont le changement d’échelle s’est enclenché en 2021 avec l’entrée à son capital de Bpifrance et du fonds Weinberg Capital. Déjà membre de la communauté du Coq Vert, l’entreprise franchit alors une nouvelle étape dans son développement.
« Pendant dix ans, nous avons tout fait nous-mêmes, raconte Jérémy Settbon. RH, finance, exploitation : les fondateurs cumulent les fonctions pour maintenir le modèle à flot. L’arrivée des investisseurs permet alors de structurer l’entreprise, d’intégrer des fonctions supports et de passer d’une logique de PME à celle d’une véritable ETI industrielle ».
Changer d’échelle sans perdre son ADN
Désormais solidement implantée, l’entreprise regarde vers l’avenir avec deux ambitions : accélérer son développement européen face à la généralisation des filières REP et poursuivre la logique de boucle fermée. Tout en continuant d’améliorer sans cesse son modèle industriel.
« Aujourd’hui, le principal défi technique qui reste à résoudre concerne l’enveloppe textile extérieure du matelas », explique Jérémy Settbon. Un mélange complexe de polyester, coton et feutre encore difficile à recycler à grande échelle. Avec l’acquisition de la société Ecomatelas en 2022, Recyc Matelas Europe s’est également lancée dans la fabrication et la distribution de matelas reconditionnés. Une manière, pour l’ancien recycleur, de devenir à son tour fabricant. Avec tous ces projets et cette énergie déployée, Jérémy Settbon ne devrait pas avoir beaucoup de mal à trouver le sommeil ces prochains mois.
En bref – Recyc Matelas Europe
- Création : 2010
- Activité : Recyclage de matelas et valorisation des matières premières secondaires
- Chiffre d’affaires : 15 millions d’euros
- Effectif : 130 collaborateurs (dont 50% en contrat d’insertion)
- Impact : 32 000 tonnes de matelas recyclées par an sur 4 sites en France, avec un taux de valorisation global de 100 %.
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