TSL Outdoor : la réparabilité au cœur du modèle du roi des raquettes à neige

Le 11/05/2026
7 min

Leader mondial de la raquette à neige, le groupe savoyard TSL se définit d’abord par ce qu’il refuse de jeter. Depuis quarante ans, une logique de réparabilité structure chaque décision de production, bien avant que le mot « écoconception » ne soit à la mode.

Cet article fait partie d’une série spéciale consacrée au cinquième anniversaire de la communauté du Coq Vert. Pour ce premier thème, nous abordons l’écoconception. Accéder à toute la série.

La saison 2026 a été bonne pour TSL Outdoor, fabricant d’articles de sport. Plus de 60 000 paires de raquettes à neige vendues, 40 000 paires de bâtons. Mais le chiffre qui revient en premier dans la conversation avec Marion Gallay, directrice stratégique du groupe, c’est celui-là : treize mille pièces détachées écoulées sur un seul hiver.

« On répare facilement des raquettes qui ont vingt ans. Tous les tutoriels sont sur YouTube ! C’est même un élément fondateur de la culture de la marque. »

TSL Outdoor, c’est la filiale phare du groupe Gallay, une PME familiale à Annecy (Haute-Savoie) que Philippe Gallay a bâtie à partir de 1986 autour d’une idée simple : tout ce qui sort de l’atelier doit pouvoir y revenir. Marion, sa fille, a grandi avec ce principe, et elle n’en a jamais changé.

 

“Le bon sens paysan”, père de l’écoconception

Quarante ans plus tard, l’entreprise compte 50 salariés et réalise en moyenne 10 millions d’euros de chiffre d’affaires chaque année. Pour les consommateurs, la réparabilité compte autant que la qualité des produits. Une raquette à neige TSL, c’est jusqu’à quatre-vingts pièces : châssis, fixations, crampons, brins… Chacune est disponible à la vente à l’unité. Tout se démonte, tout se remplace, tout s’explique en vidéo sur YouTube. Lorsque l’entreprise s’est lancée sur le marché des bâtons de trail, elle était la seule à les proposer à l’unité avec un SAV complet : une poignée, un brin inférieur, une simple pointe. Ainsi, elle a établi un nouveau standard pour les clients trail, dupliqué de son marché des raquettes. « Chez TSL, la réparabilité n’est pas un argument de vente, affirme Marion Gallay. C’est une conséquence naturelle de la façon dont les produits sont pensés dès la planche à dessin. C’est ce qui nous a ouvert le marché du trail. »

 

Made in France : produire local, le choix assumé du double coût

La vague de désindustrialisation avec les délocalisations en Asie n’a pas fait flancher les convictions de l’entreprise familiale. L’atelier de fabrication du groupe et les bureaux sont situés au même endroit, en Haute-Savoie : « Nous avons un impact sur le territoire, très localement. Même si cela coûte deux fois plus cher de produire, nous sommes fiers de faire du made in France. Et cela rend le sujet de la réparabilité bien plus efficace quand on maîtrise notre outil de production. » Plastique technique, injection haute précision, outillage maison : la maîtrise totale de la chaîne rend l’écoconception non seulement vertueuse, mais surtout concrètement praticable. C’est un calcul industriel que le groupe Gallay a fait et maintenu pendant quatre décennies. « Les liens sont forts et directs entre les équipes. On peut changer un détail de conception du jour au lendemain. Quand on sous-traite à l’autre bout du monde, c’est autrement plus compliqué. » confirme la directrice stratégique.

C’est ce modèle intégré qui permet à TSL de se diversifier sans perdre le fil. TSL Rescue fabrique des brancards hélitreuillables — 90 % des secours de ce type en France se font avec leur matériel, certifié au vol comme une pièce d’hélicoptère, contrôlé tous les cinq ans. Et depuis peu, une nouvelle gamme se développe discrètement depuis les ateliers savoyards : des batardeaux en plastique technique recyclé, pour protéger les habitations contre les inondations. Un pivot que Marion Gallay assume pleinement. « Nos raquettes à neige sont exposées au recul de l’enneigement. Les inondations, elles, ne font qu’augmenter. On cherche à être utiles là où la demande va croître. »

Raquette de neige en train d'être réhabilité dans un atelier TSL Outdoor

La fin de vie, le vrai chantier ouvert de l’écoconception

C’est Marion Gallay elle-même qui formule la limite. Les produits TSL sont réparables et c’est déjà très bien. Démontables industriellement pour être recyclés ? Pas encore. « On peut les récupérer. On ne peut pas les démonter à grande échelle, ça coûterait trop cher. »  Samuel Mayer connaît bien cette tension. C’est le directeur du Pôle Écoconception, une association nationale fondée en 2008, cent vingt adhérents, qui préside le groupe écoconception de l’Afnor. Il accompagne des entreprises dans leurs démarches d’analyse de cycle de vie. Sa lecture est directe : « Trop souvent, l’écoconception s’arrête à la porte de l’atelier. Il faut aller voir comment ça se passe chez le recycleur. La rencontre des deux mondes suffit parfois à tout changer. »

Si les éco-organismes comme Ecologic collectent les raquettes et les bâtons usagés, les filières de traitement adaptées à ces composites textile-plastique-métal peinent encore à se structurer. L’entreprise paye ses obligations REP, mais elle reçoit en retour un traitement des déchets plutôt qu’un apport de solutions. Elle le dit sans détour : c’est le sujet ouvert.

La piste concrète de Samuel Mayer pour TSL : reprendre ses produits en fin de vie et organiser soi-même le tri, comme Plastic Omnium l’a fait avec les pare-chocs automobiles. En sortant partiellement du mécanisme REP standard, l’entreprise pourrait garantir la traçabilité de ses plastiques et ouvrirait la voie à de l’intrant recyclé en entrée de production. Un cercle vertueux plutôt qu’un flux de déchets externalisé.

 

Vers de nouveaux marchés avec le reconditionné ?

Il pointe aussi un angle business que TSL n’a pas encore pleinement activé. La seconde main circule déjà massivement sur le marché de la raquette à neige, via les plateformes d’occasion. Un flux qui échappe aujourd’hui entièrement à l’entreprise. « TSL est leader de la raquette neuve. Pourquoi ne pas devenir leader de la raquette de seconde main ? Dans le parapente, il existe des vérificateurs qui remettent du matériel en jeu avec une garantie constructeur. TSL pourrait faire la même chose : du remanufacturing avec le tampon qualité TSL. C’est un repositionnement commercial autant qu’une démarche environnementale. »

Marion Gallay prend le point, avec la précision tranquille de quelqu’un qui n’a pas besoin qu’on lui explique l’urgence d’agir : « Ce qui est important, c’est que l’écoconception chez nous a toujours fait partie de la conception. Ce n’est pas un ajout. C’est le point de départ. » Quarante ans de raquettes réparées, un atelier à deux pas des bureaux, treize mille pièces détachées vendues cet hiver. La suite se construit à partir de là — et peut-être, bientôt, à partir de ce qu’il reste.

 

 

En bref

Groupe Gallay / TSL Outdoor, Haute-Savoie. Fondé en 1986 par Philippe Gallay

  • Fabricant de raquettes à neige (leader mondial, 60 000 paires/saison), bâtons de trail (40 000 paires/saison), brancards helitreuillables (TSL Rescue, 90 % des secours en France) et distribution de marques outdoor (TSL Distri).
  • Chiffres clés : 50 salariés, CA 10M€ CA, production 96 % en Rhône-Alpes.
  • Angle transition : une écoconception pensée pour la réparabilité depuis l’origine et qui affronte aujourd’hui le défi de la recyclabilité en fin de vie.

 

Jérémy Debreu

Consultant RSE depuis une quinzaine d'années, Jeremy accompagne l'équipe Climat et Biodiversité de Bpifrance dans la valorisation des membres de la Communauté du Coq Vert. Depuis son diplôme Skema Business School en management de projet, il couvre les sujets liés à la transition des organisations (ONG, industries créatives, énergie, banque).

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